CHRONIQUEUR LITTÉRAIRE: CET OBSCUR MÉTIER…

Parmi les métiers du livre, ceux d’éditeur, de libraire ou de bibliothécaire sont les plus connus au Gabon. Parfois confondus, quand un lecteur cherche à se procurer un livre surtout au programme scolaire et qu’on lui demande de contacter l’auteur. Peut-être auteur et libraire sont-ils devenus un seul et même métier ? Qu’à cela ne tienne, il y a des métiers plus «obscurs», dont celui de chroniqueur littéraire qui participe pour beaucoup au rayonnement de la littérature. Un appel à chroniqueur resté sans réponse du poète Rosny Le Sage Souaga mais surtout les vives réactions suscitées par la dernière chronique de Bounguili Le Presque Grand sur le site www.lechantdepowê.com à propos de deux recueils de poèmes d’Eric Joel Bekalé, auteur et ancien président de l’Union Des Écrivains Gabonais (UDEG), ont attiré l’attention de notre rédaction sur ce métier très peu connu au Gabon.
Bounguili Le Presque Grand, auteur, blogueur et chroniqueur littéraire, concepteur de la Chronique Un live Un livre sur Facebook, a très aimablement accepté de répondre à nos questions, histoire d’y voir un peu plus clair sur cette mystérieuse profession qui lui a valu bien des injures de la part d’auteurs pourtant confirmés.

A24: Comment devient-on chroniqueur littéraire?

Chroniqueur littéraire c’est le genre d’activité qu’on devrait laisser à la portée de tous. Vous avez lu un livre, vous proposez un compte rendu selon votre ressenti, sur un blog, votre média social, à la radio ou la télé : vous êtes chroniqueur. Le tout est d’aimer lire, de donner envie de lire et de lire toute l’œuvre et non en parcimonie, pour au final essayer d’en donner un aperçu. Après on peut choisir un angle d’interprétation, une grille de lecture, on peut même laisser parler sa subjectivité, car c’est avant tout de l’art. Bien qu’il y ait des filières pour cela, je refuse que ce soit forcément le diplômé en lettres qui en fasse sa chasse gardée. Tout amateur de littérature peut chroniquer. C’est facile de tuer le livre et la littérature quand on en fait un objet élitiste ou sectaire.

A24: Parmi tous les ouvrages qui vous passent sous le nez, comment arrivez-vous à choisir les livres sur lesquels vous ferez une recension?

Je lis les livres d’abord pour satisfaire ma soif. Je viens d’un pays où je suis rentré dans une bibliothèque municipale alors que j’étais déjà en classe de première – pour la petite histoire, c’était au 3e arrondissement de Libreville – et donc je suis traversé par cette impression de n’avoir pas assez lu. Un peu comme Soundjata qui marche très tardivement et qui est pressé de déraciner un baobab qu’il offre à sa mère alors qu’il n’est pas encore adulte. Je lis beaucoup mes contemporains gabonais et africains. Quand je peux, je donne un coup de main par-ci par-là à quelques compatriotes mais c’est une tâche laborieuse et donc énergivore. Il y a aussi des ouvrages que m’envoient des jeunes auteurs pour un avis ou pour que j’en parle. Évidemment, par souci de vulgarisation d’une littérature méconnue, j’en parle sur Facebook à travers Un Live Un Livre.

A24: Éric Joël Bekalé, parle d’un manque d’objectivité par rapport à votre récente chronique sur deux de ses ouvrages. Quelle est la part d’objectivité et de subjectivité dans une critique?

Je dois dire avant tout que mes écrits, je les assume et je suis toujours prêt à en débattre. Dans cette chronique, j’essaie de traduire un leitmotiv akendenguéen que je fais mien à savoir que « L’art est l’avocat de la créature vivante » et que c’est aussi un « ferment de contestation ». Ce que je ne retrouve pas dans ces deux recueils d’Éric Joël Bekale. Par ailleurs, ni le style, ni la forme encore moins le fond ne m’éblouissent. Et je l’ai dit. Quand je parle des coquilles, des parentés plagiaires, des imitations maladroites et du recours au barbarisme, ce sont des faits et c’est objectif. La subjectivité intervient à partir de la grille de lecture qu’on choisit d’appliquer à telle ou telle œuvre et moi je lis les œuvres – particulièrement la poésie – selon son articulation stylistique et sociopolitique : comment le poète dit sa société et avec quelle qualité, quelle puissance d’évocation, quel maniement de la langue propose-t-il ? Alors soit Éric Joël Bekale se considère comme une « grande figure » de la poésie gabonaise qui, parce qu’elle est grande, a forcément une hauteur de vue pour accepter la critique même la plus acerbe, ou alors il se comporte en suzerain qui veut recevoir autour de lui les jacassements laudateurs et autres lauriers de la gloriole.

A24: Quels sont les aspects du métier que vous préférez? Et ceux que vous aimez le moins? Les critiques littéraires, au Gabon, y’en a-t-il vraiment ? Doivent-ils être gentils-polis?

Ce qui est plaisant, c’est la découverte et le fait de s’apercevoir de cette vivacité intellectuelle qui traverse la littérature gabonaise. Même si les choses sont encore dispersées et que les auteurs dans une large majorité sont peu rigoureux, je sens poindre un vent de fraîcheur. Mais il faut maintenant que se vent se répande voire se transforme en bourrasque pour ériger d’autres standards. Les critiques littéraires au Gabon existent. Mais je crois que c’est la modalité d’existence qui questionne. Beaucoup sont cloitrés entre leurs bureaux, les laboratoires de recherche et les revues littéraires confidentielles des départements. Les publications d’envergure se font aussi attendre. Ni gentils ni méchants, les critiques ou chroniqueurs doivent faire parler du livre et des auteurs. On ne leur refusera jamais la légitimité d’avoir lu.

A24: En tant qu’auteur, que pensez-vous des critiques qui portent sur vos œuvres?

Ne donnez pas l’impression à vos lecteurs que j’ai derrière moi une bibliographie étoffée (rires). Il faut préciser qu’à ce jour et à titre personnel, je n’ai publié que Portgentillaises en 2016 un recueil de poésie. En mars 2019, est paru Souffle Équatorial, un recueil de poésie collectif que j’ai coordonné et qui m’a permis de me frotter à des auteurs de deux types : des poètes affirmés et des auteurs en phase initiale. Ça crée un beau mélange. Pour l’instant, de Portgentillaises, je n’ai reçu que des commentaires et appréciations générales et à titre confidentiel. Peut-être que l’habitude de faire un retour de lecture doit aussi être inculquée aux lecteurs? Je ne sais pas. Par ailleurs, des enseignants l’ont introduit dans leurs classes dans des groupements thématiques, l’un à Port-Gentil et l’autre à Mouila. Honnêtement la critique élogieuse n’est pas mon fort donc je n’en attends pas. Je ne crache pas dessus non plus.

A24: Selon vous, quel rôle jouent les blogues littéraires et les chroniqueurs dans la diffusion de la littérature?

J’ai été très surpris de découvrir la vivacité qu’il y a sur la toile concernant la littérature en général. La plupart des auteurs gabonais actuels notamment les femmes, animent ou ont animé des chroniques sur Facebook, d’autres ont même des sites internet et partagent leur compte rendu de lecture. Pour faire suite à la chronique de vulgarisation que j’anime sur Facebook, j’ai créé un blog du même nom. Le principe était de faire suivre chaque œuvre présentée d’une chronique qui faisait un compte rendu de l’ouvrage. Mais les nouvelles technologies et moi, ce n’est pas toujours le grand amour. C’est pourquoi je conseillerais volontiers Wilfried Idiatha, Izuwa Reteno Ndiaye ou encore Jessie qui tient Les Billets de Sika; eux, ils sont parmi les chroniqueurs qui essaient de diffuser des articles plaisants à lire. Leurs blogs sont pour moi de belles découvertes. Aujourd’hui, c’est une exigence élémentaire pour un écrivain de partager sur des blogues. C’est une manière de fendre l’armure, d’échanger avec son lectorat. Tout cela participe à vulgariser l’objet livre tout en permettant à un auteur de s’octroyer l’espace qu’on ne lui accorderait pas toujours dans les pays où règnent le désert culturel et où les médias diffusent en boucle les « tournées » ou « bains de foule » présidentiels.

A24: Quels sont vos derniers coups de cœur littéraires?

Tous les ouvrages et écrits d’Achille Mbembe, Le Prophète de Khalil Gibran, La Danse de Pilar de Charline Effah, Afrotopia de Felwine Sarr.

A24: Que lisez-vous en ce moment?

J’ai très peu lu des ouvrages de philosophie et d’idées. J’essaie de me rattraper. Je suis en train d’explorer Sartre et Nietzsche que j’ai choisis au pif.

A24: Nous vous remercions d’avoir repoundu à nos questions.

 

Récit : Max Axel Bounda

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